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En bref : • Stellantis, pionnier du télétravail dans l'automobile depuis 2014, fait marche arrière en imposant trois jours de présence hebdomadaire au bureau dès mars 2024. • La direction justifie ce changement par une perte d'efficacité collective, d'innovation et de créativité constatée avec le télétravail massif. • Ce revirement bouleverse l'organisation personnelle de nombreux salariés, dont certains avaient déménagé loin des sites de l'entreprise. • L'entreprise doit réorganiser ses espaces de travail en flex-office et investir 14 millions d'euros pour accueillir simultanément tous les employés. • Cette décision s'inscrit dans une tendance plus large de recherche d'équilibre entre présentiel et distanciel observée dans l'industrie automobile. |
À l’heure où de nombreuses entreprises cherchent encore leur équilibre post-pandémie, Stellantis franchit un pas décisif. Le constructeur automobile, né de la fusion entre PSA et Fiat Chrysler, annonce un changement radical dans sa politique de télétravail qui pourrait bien préfigurer une tendance plus large dans l’industrie. Pourquoi ce géant de l’automobile, qui comptait parmi les pionniers du travail à distance, fait-il marche arrière? Enquête sur les motivations et les conséquences de cette décision qui bouscule le quotidien de milliers de salariés.
Sommaire
Les origines du télétravail chez Stellantis : de l’innovation à la norme
Le groupe PSA, avant sa fusion avec Fiat Chrysler pour devenir Stellantis, s’était déjà distingué comme un précurseur du télétravail dans l’industrie automobile française. Dès 2014, l’entreprise avait commencé à expérimenter le travail à distance pour certains postes administratifs, bien avant que la pandémie ne transforme cette pratique en nécessité mondiale.
« Nous avions été parmi les premiers grands groupes industriels français à instaurer une politique de télétravail structurée », explique Xavier Chéreau, directeur des ressources humaines de Stellantis. « Cette approche s’inscrivait dans notre vision d’une entreprise moderne et adaptée aux évolutions sociétales. »
La crise sanitaire de 2020 a considérablement accéléré cette tendance. Comme beaucoup d’entreprises, Stellantis a généralisé le télétravail pour l’ensemble de ses fonctions supports. Durant cette période, près de 18 000 salariés en France ont travaillé majoritairement depuis leur domicile, avec un rythme atteignant jusqu’à 70% du temps pour certaines équipes.
« La pandémie a servi d’accélérateur à une transformation qui était déjà en cours », souligne Laurent Oechsel, délégué syndical CFE-CGC. « Ce qui devait être un aménagement temporaire s’est progressivement inscrit dans les habitudes de travail et la culture d’entreprise. »
Les accords signés en 2021 avaient même entériné cette pratique, permettant jusqu’à 15 jours de télétravail par mois pour les salariés éligibles, un dispositif alors considéré comme l’un des plus avancés du secteur automobile.
Les limites du « tout-télétravail » : pourquoi Stellantis fait machine arrière
Pourtant, à peine trois ans après cette généralisation du travail à distance, la direction de Stellantis vient d’annoncer un changement de cap significatif. À partir de mars 2024, les salariés devront désormais être présents physiquement au minimum trois jours par semaine dans les locaux de l’entreprise.
« Nous avons constaté que le télétravail massif engendrait des effets pervers sur la dynamique collective et l’innovation », justifie Xavier Chéreau. « Les interactions spontanées, essentielles à la créativité et à la résolution rapide de problèmes, se sont raréfiées. Notre capacité à innover s’en est trouvée affectée. »
Cette décision s’inscrit dans la vision stratégique de Carlos Tavares, PDG du groupe, qui a récemment insisté sur l’importance de « l’intelligence collective » dans un contexte de forte concurrence internationale, notamment avec les constructeurs chinois.
Plusieurs études internes ont révélé que la dispersion des équipes complexifiait les processus décisionnels et rallongeait les délais de développement de nouveaux projets. « Nous avons observé une multiplication des réunions en visioconférence dont l’efficacité n’égale pas celle des échanges en présentiel », précise un membre du comité exécutif qui souhaite rester anonyme.
« Paradoxalement, le télétravail qui devait fluidifier l’organisation a parfois créé de nouvelles rigidités », note Christophe Stantina, expert en organisation du travail consulté par le groupe. « Les réunions virtuelles sont souvent plus formelles, moins propices aux échanges informels qui font émerger les idées novatrices. »
Un bouleversement majeur pour les salariés habitués au distanciel
Ce retournement de situation représente un bouleversement considérable pour de nombreux salariés qui avaient réorganisé leur vie autour du télétravail. Certains avaient même déménagé loin des sites de l’entreprise, comptant sur la pérennité du travail à distance.
« J’ai quitté la région parisienne pour m’installer à plus de 150 kilomètres du siège, près de Rouen », témoigne Mathieu, ingénieur chez Stellantis depuis dix ans. « Cette décision remet en question tout mon équilibre familial. Je vais devoir passer trois nuits par semaine à l’hôtel ou envisager un déménagement. »
Les organisations syndicales ont immédiatement réagi. « Cette annonce brutale intervient sans véritable concertation préalable », dénonce Laurent Oechsel. « De nombreux salariés ont organisé leur vie personnelle en fonction des accords précédents. Certains ont même investi dans l’aménagement d’espaces de travail à domicile. »
Le syndicat CFE-CGC rapporte avoir reçu plus de 300 appels inquiets dans les jours suivant l’annonce. « Notre enquête interne montre que 68% des salariés concernés considèrent cette mesure comme une régression sociale », poursuit le délégué syndical.
Pour tenter d’apaiser les tensions, la direction évoque des adaptations possibles au cas par cas, notamment pour les salariés résidant à plus de 90 minutes de leur lieu de travail. « Nous sommes conscients des difficultés que ce changement peut engendrer », concède Xavier Chéreau. « Des solutions individualisées pourront être étudiées pour les situations les plus complexes. »
Les défis logistiques et organisationnels du retour massif au bureau
Ce retour massif au bureau soulève également d’importantes questions logistiques. Les sites de Poissy, Vélizy ou encore Carrières-sous-Poissy en région parisienne, comme ceux de Sochaux en Franche-Comté, n’ont plus la capacité d’accueillir simultanément tous les salariés.
« Nous avons optimisé nos espaces de travail en partant du principe que seule une partie des équipes serait présente chaque jour », explique Catherine Martin, responsable des infrastructures. « Revenir à une présence massive nécessite de repenser complètement l’aménagement de nos sites. »
Le groupe a donc engagé un vaste programme de réorganisation des espaces de travail avec l’adoption généralisée du flex-office. Les bureaux personnels attribués disparaissent au profit d’espaces partagés que les salariés devront réserver à l’avance. Un investissement estimé à près de 14 millions d’euros pour l’ensemble des sites français.
« Le flex-office permettra d’optimiser l’occupation des espaces », affirme la direction. « C’est aussi l’occasion de créer davantage d’espaces collaboratifs pour favoriser les interactions que nous cherchons à stimuler. »
Cette transformation s’accompagne également d’une refonte des infrastructures informatiques et de communication. « Nous devons garantir que les jours de présence physique soient réellement propices aux interactions », souligne le responsable de la transformation digitale du groupe. « Cela implique de repenser nos salles de réunion et nos outils collaboratifs. »
Par ailleurs, l’augmentation du trafic automobile autour des sites Stellantis suscite des inquiétudes. Le site de Vélizy, qui accueille le siège social, pourrait voir affluer quotidiennement près de 2000 véhicules supplémentaires. « Nous travaillons avec les collectivités locales pour adapter les dessertes et encourager le covoiturage », assure la direction.
Vers un nouvel équilibre entre présentiel et télétravail
Si cette décision de Stellantis peut sembler à contre-courant des tendances actuelles, elle illustre la recherche d’un nouvel équilibre post-pandémie qui s’observe dans de nombreuses entreprises.
« Le tout-télétravail comme le tout-présentiel présentent des limites », analyse Emmanuelle Léon, professeure à l’ESCP et spécialiste des nouvelles formes d’organisation du travail. « Nous observons un mouvement de balancier qui conduit de nombreuses entreprises à rechercher un juste milieu après avoir expérimenté des situations extrêmes. »
D’autres constructeurs automobiles comme Renault ou Volkswagen ont également revu leurs politiques de télétravail ces derniers mois, sans toutefois aller aussi loin que Stellantis dans l’obligation de présence.
« Cette décision reflète aussi une spécificité du secteur automobile », poursuit l’experte. « L’innovation y reste très liée à la proximité entre les équipes de conception, d’ingénierie et de production, contrairement à d’autres industries plus digitalisées. »
Pour Stellantis, l’enjeu est désormais de transformer cette contrainte en opportunité de réinventer sa culture d’entreprise, à l’heure où le groupe doit relever les défis majeurs de l’électrification et de la digitalisation de l’automobile.
« Notre industrie traverse une période de transformation sans précédent », conclut Xavier Chéreau. « Face à ces défis, nous avons besoin de mobiliser toute l’intelligence collective de nos équipes. C’est cette conviction qui guide notre politique d’organisation du travail. »
FAQ : Les questions que vous vous posez sur le retour au bureau chez Stellantis
Combien de salariés sont concernés par cette nouvelle politique de télétravail?
En France, environ 18 000 salariés de Stellantis travaillant dans les fonctions supports et administratives sont directement impactés par ce changement de politique.
Des exceptions sont-elles prévues pour certains cas particuliers?
La direction évoque des adaptations possibles pour les salariés résidant à plus de 90 minutes de leur lieu de travail, ainsi que pour ceux présentant des situations médicales particulières.
Quand cette nouvelle politique entrera-t-elle en vigueur?
Le retour minimum de trois jours par semaine au bureau sera effectif à partir de mars 2024, avec une période transitoire de trois mois pour permettre aux salariés de s’adapter.
Article mis à jour : dimanche 20 avril 2025 par Nichola Marier

Moi, c’est Nicholas Marier, spécialiste de l’assurance pro. J’ai toujours aimé protéger les entrepreneurs, mais un jour, une PME m’a invité à fêter son premier million assuré. L’assurance, c’est aussi des histoires de réussite.